Escalade et liberté

 

François Labande

Chronique Mountain Wilderness du n° 147 de la revue AlpiRando (oct. 1991).

Le débat entre partisans et détracteurs de l'artif, qui agitait les générations de l'après-guerre, n'a plus cours depuis la fin des années soixante-dix. On ne fait plus que de l'escalade libre. Du moins en apparence ! Le geste technique a été valorisé, des accessoires technologiques comme les étriers rangés au placard, on ne touche au protection en place que pour mousquetonner. Par une singulière contradiction, en prétendant favoriser le libre, le spit n'a réussi qu'à orienter l'escalade vers des figures imposées. Et la civilisation du spit a étendu sa loi à de nombreux massifs rocheux, restreignant les espaces de liberté.

Qu'est ce que l'escalade libre, en effet ? Ne s'est-on pas trompé sur la définition ? Liberté du corps, liberté de l'esprit ? Ou bien les deux à la fois ? De Paul Preuss à l'école anglaise de l'époque moderne en passant par Giusto Gervasutti, les plus purs représentants d'une escalade libre et dépouillée de tout artifice ont toujours eu du mal à faire entendre leur voix dans le monde de la grimpe, parce que leur manière de pratiquer était trop exigeante. Aujourd'hui, et principalement en France, l'apparente liberté de l'escalade répond à deux exigence de la "clientèle" actuelle qui se nomment confort et sécurité. Sacro-sainte sécurité qui justifie tous les aménagements... Il en a été de même sur les pistes de ski en hiver et l'on a vu le résultat. On veille sur vous, messieurs les grimpeurs, la société sécuritaire se charge de vous. A tel point que le grimpeur devient de moins en moins capable d'assurer sa sécurité par ses propres moyens si l'idée lui vient de vouloir exercer ses talents sur un site vierge, à moins de transporter avec lui toute une technologie moderne qui n'a rien à envier aux anciens pitons et étriers.

Il ne s'agit pas ici de nier tout l'apport des moyens de protection moderne dans le domaine de la sécurité. Mais peut-être faut-il se rappeler que les pitons classiques - que l'on peut encore planter soi-même - et surtout les coinceurs peuvent apporter, sur un certain nombre de terrains d'escalade, une sécurité analogue dans le domaine technique, et plus valorisante sur le plan moral. Le spit et la perceuse ne sont pas des instruments que Mountain Wilderness veut clouer au pilori, si j'ose dire. Mais il apparaît urgent de s'interroger sur la généralisation de leur utilisation. Vouloir imposer la présence universelle des petites plaquettes brillantes n'est ni indispensable, ni même souhaitable dans le perspective du maintient de l'esprit d'aventure et de liberté.

Lors du colloque organisé par Mountain Wilderness à La Bérarde, Olivier Paulin a proposé que dans les falaises sans fissures, l'équipement des voies se limite à des trous spéciaux, dans lesquels le grimpeur placerait en progressant des coinceurs adaptés à ces trous. ce qui demanderait au grimpeur de ne plus seulement se consacrer au geste technique, mais également à la recherche de la voie : une prime à l'intelligence, en quelque sorte.

Le nombre grandissant de falaises équipées "moderne" - y compris en haute montagne, ce que l'on peut regretter - associé à l'inflation des murs d'escalade même en plein air et en pays montagneux, offre suffisamment de possibilités pour une grimpe confortable et sécurisée. Il reste peu de place, mais il en reste encore, sur des falaises à découvrir, pour une escalade totalement libre, permettant à la fois la découverte du geste, la recherche de l'itinéraire; et la prise de responsabilité individuelle dans les protections. il semble indispensable de sauvegarder ces terrains rares. Alors, pourquoi ne pas proposer à tous les équipeurs, individuels ou collectifs, un gel des équipement des falaises vierges ? Cela vient d'être accepté pour l'Oisans, sous la responsabilité et à l'initiative du Parc national des Ecrins. Souhaitons que l'expérience soit positive pour faire rapidement tache d'huile.

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