Spit et Wilderness

 

Olivier Paulin

Texte préparatoire aux travaux de la commission "sites naturels d'escalade" de l'assemblée générale 1990 de Mountain Wilderness. Ce texte avait également paru dans la Revue Alpine de juillet 1990.

 

Spit et Wilderness,

Que voilà deux mots antinomiques semble-t-il, et pourtant il va falloir essayer de les faire cohabiter !

Et tout d’abord, voyons voir, comme on dit dans la Yaute, ce qu’est cette fameuse "wilderness". Il semblerait à première vue, que ce soit cet état de la Nature (mot qu’on supposera défini pour éviter de fouiller trop profond) où les choses sont ce qu’elles ont bien voulu être, livrées à elles-mêmes, en l’absence de l’Homme. On s’aperçoit vite que cela n’existe pas : non pas qu’il n’y ait des lieux semblables sur la Terre, mais qu’ils ne le deviennent que sous le regard de l’Homme, et encore pas de n’importe quel homme : l’Homme civilisé.

La wilderness est un concept, et malheureusement aussi si l’on n’y prend garde, un produit hautement civilisé. Celui qu’on appelle "le primitif", qui habite depuis toujours ce que nous "civilisés" avons nommé la wilderness n’en a aucune conscience : il est chez lui, parfaitement à l’aise, comme nous autres alpinistes sommes chez nous en haute montagne, ce qui paraît si étrange à ceux d’en bas ; et pourtant n’a-t-on pas employé pour la vie en nos cités, qui sont la quintessence de la civilisation, l’expression : "la jungle des villes" ? Où l’on voit que tout est relatif suivant l’angle de vue choisi.

Et cela explique déjà une partie des problèmes que l’on rencontre avec les "gens du pays", qui ne voient pas pourquoi on les empêcherait de mettre vingt téléskis sur tel tas de cailloux qui pour eux n’est pas de la wilderness, mais simplement une partie de leur territoire laissée en friche, en jachère, et qu’il serait bon maintenant d’assoler pour en tirer profit.

"Hou ! que c’est laid !", clamons-nous bien fort. Oui, mais nous autres, ce fameux territoire que nous proclamons aussi nôtre, ne l’avons-nous pas tout aussi bien quadrillé de sentiers, refuges, cairns, pitons, noms, topos, etc… D’accord, tout cela est moins voyant, mais nous avons agi nous aussi, conquérants de l’inutile… en terrain conquis. Et voilà le spit maintenant.

Eh oui, le spit c’est l’Homme, et la wilderness, c’est encore l’Homme. Voilà mes deux mots du début passés du même côté de la barrière maintenant. Misère, on n’en sortira pas !

Enfin, voyons ce fameux spit (est-il sapiens ?) qui, espèce supérieurement évoluée, semble avoir éliminé fort darwinement le piton de Cro-Magnon et le coinceur de Neandertal (qui tous deux avaient suscité forte polémique au début de leur emploi, de même que les crampons de glace, et récemment encore, leurs pointes avant ; l’histoire alpine se répète). Ce cher vieux fossile de Livanos1 avait fort justement remarqué que le mauvais rocher était bien moins angoissant que le rocher compact, car qui dit mauvais rocher dit fissures, donc pose de pitons possible. Il en déduisait qu’il n’y avait donc pas de mauvais rocher mais seulement de mauvais grimpeurs… Qui se contentaient de lorgner de profil les splendides dalles monolithiques.

Le spit, lui, ne tolère que le bon, l’excellent, le compactissime rocher, et les grimpeurs, même anciens, n’ont jamais craché dessus. Résultat : le tabou ayant sauté, il n’y a plus, mais alors plus du tout de mauvais rocher, et quant aux grimpeurs, disons qu’il n’y a plus de… tricheurs. Car on ne rajoute pas en douce un spit aussi facilement qu’un piton ou un coinceur !

Mais je diverge, je diverge ; j’en suis à des problèmes d’éthique de grimpeur sans rapport avec la wilderness (encore que les fissures massacrées par le pitonnage-dépitonnage…).

Je pense qu’on peut sans problème envisager deux sortes de spits : ceux de basse altitude et ceux de haute montagne.

Les premiers sont utilisés pour ce qu’on appelle maintenant "la falaise" et qui de mon temps s’appelait "école d’escalade", terme qui serait bien plus juste aujourd’hui : car on y apprend, on y pratique et on y peaufine uniquement l’escalade pure pour elle-même (autrefois on s’y préparait à la montagne ce qui était fort différent). Sécurité absolue du matériel (le juridisme a fait son apparition), chute possible et même souhaitable, accès aisé, bref, on est au stade : les douches sont au camping voisin qui ne s’en plaint pas ; il ne manque que les W.C. (réel problème, je ne ris pas). Après entente avec les autorités locales, les voisins, les rapaces, etc…, c’est un exemple réussi d’aménagement de tourisme doux comme on en parle à Mountain Wilderness. On peut lire à ce sujet l’interview de Bochaton, l’équipeur salarié d’Orpierre, qui dit que les communes rurales viennent le supplier de trouver un site équipable sur leur territoire ; il y a des retombées économiques locales sans réelles nuisances si l’on respecte de part et d’autre les recommandations du COSIROC et du simple bon sens.

Et une belle race de sportifs est apparue sur ces "stades" (j’aime bien le mot "palestre" qu’utilisent les Italiens, qui rattache notre activité à l’Antiquité, à l’Olympisme, eh oui, on en parle, je sais). D’ailleurs le COSIROC, dans son Guide des sites d’escalade en France, a fait une distinction très nette entre les sites "sportifs" que je viens de décrire, et les "terrains d’aventure" où l’équipement est plus aléatoire et où l’autonomie du grimpeur pour assurer sa protection et sa progression doit être beaucoup plus importante. Bref, on s’engage, comme en montagne théoriquement.

Ce qui m’amène au spit d’altitude.

Les montagnes, qu’on le veuille ou non, représentent tout de même en gros les plus hautes falaises dont nous disposons (ah, ce terme…), aussi, rien de plus normal que d’y voir fleurir les spits, d’autant que le bon rocher compact n’y manque pas. On voit donc "la falaise", son éthique et son équipement se transplanter en montagne, et ce non pas sur une longueur de corde mais sur d’aussi grandes longueurs ou presque que les anciennes classiques (on néglige cependant d’aller au sommet, trop facile, ou trop branlant, et puis l’hyper légèreté nécessaire à la nouvelle grimpe oblige à redescendre en rappel par la voie de montée. On est, il est vrai, beaucoup moins engagé, libéré de l’obligation de transporter piolets, crampons, grosses chaussures, etc…, pour la voie de descente.

Est-ce toucher à la wilderness ? Franchement je n’arrive pas à le croire. On a simplement assisté à un déplacement : il y avait des alpinistes dans les lignes de fissures-dièdres-cheminées, maintenant il y a des grimpeurs dans les dalles… La différence est mince. On voit briller les spits comme des crachats éclaboussant les dalles (to spit en anglais veut dire cracher). Bon, si un équipement aussi léger ne peut être supprimé, intégrons-le au paysage, faisons-le FFOMEC comme siglent les militaires : la peinture couleur muraille est une bonne solution employée en école (Doizieux et d’autres).

Il y a du monde ? Rien de nouveau là non plus : «Je croyais que la pression diminuait avec l’altitude» dessinait Samivel il y a fort longtemps. Le Playground of Europe2 fonctionne toujours, et la mode.

Il n’y a pas d’engagement ? Allez répéter les voies Piola ou Rémy.

Non, l’escalade, malgré le bruit des tamponnoirs ou même de la perforatrice me paraît une activité encore incomparablement plus douce, et avec une infrastructure infiniment plus légère que le ski.

Et de toutes façons, je n’arrive pas à croire que ceux qui grimpent à l’Envers des Aiguilles ou à l’Eldorado ne soient pas touchés, ne serait-ce qu’inconsciemment, par la wilderness (oppressés ou conquis d’ailleurs). Franchement, en été, s’il fait beau, qui continue à grimper sur les structures artificielles d’escalade ?

Et puis pour les autres, les sauvages, il y a tant de voies jamais refaites ou si peu, oubliées, passées de mode, inspitables au cœur même de la wilderness, elles, si les voies à spits en sont à la périphérie. Nous savons bien ne pas confondre le doigt qui montre la lune et la lune elle-même…

1 Pour rester dans le langage géologique du préhistorien. Que Georges ne s'en offusque pas.

2 "Le terrain de jeu de l'Europe", livre de Sir Leslie Stephen paru en 1871.

 

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