Les vie ferrate

 

Débat organisé par Mountain Wilderness, le 11 mai 1996 à Albertville - Maison Perrier de la Bâthie

 


Photo V. Neirinck

Intervenants :

Les débats étaient animés par François LABANDE, avec la présence de Patrick GABARROU, garant de Mountain Wilderness et Bernard AMY, président de Mountain Wilderness France sur la base de la présentation d’expériences des intervenants suivants :

    - Bruno AUBOIRON, Mountain Wilderness,

    - Dominique BUHOT, Parc National de la Vanoise,

    - Benjamin JOFFRE, Institut de Géographie Alpine (IGA),

    - Oleg SOKOLSKY, Mountain Wilderness, COSIROC.

 

Deux positions s’affrontent au sujet du développement des via ferrata :

- Les partisans de cet aménagement le considèrent comme un produit touristique nouveau qui contribue au développement local des communes de montagne et permet d’attirer une nouvelle clientèle grâce à ces itinéraires sécurisés en montagne. Le SEATM développe actuellement une étude, dont une partie a été confiée à l’IGA, dans le but de concevoir un "produit" via ferrata. Le Conseil Général de la Savoie devrait s’engager dans une politique active de soutien à ce type d’équipements, dans la logique du développement touristique promu dans le département.

- Les "opposants" aux vie ferrate pensent que cette conception très "technicienne" du développement va induire une prolifération d’aménagements, sans vision globale du projet de développement. La via ferrata, par ses aménagements, implique un rapport faussé, de consommation, entre le pratiquant et la montagne. La redécouverte des voies normales faciles permettrait d’ouvrir la pratique de la montagne à un public non averti. Enfin, les équipements en place procurent une sensation de sécurité tout à fait illusoire en raison des contraintes importantes, en cas de chutes, sur les ancrages et le matériel de sécurité classique de l’escalade : le problème d’entretien et de responsabilité est posé.

 

Benjamin Joffre, étudiant à l’Institut de Géographie Alpine s’est intéressé à ce nouveau "produit" touristique, il nous expose quelques informations d’ordre général du point de vue :
    - Sécurité : Il y a des normes à respecter à l’installation de ces vie ferrate, mais la sécurité n’est jamais totale. Celle-ci dépend, bien sûr du matériel et de son entretien, mais également de l’information donnée au public sur l’utilisation de ce matériel.
    - Social : la via ferrata permet de facilité l’accès de certains itinéraires de montagne à un large public et permet également l’ascension de groupe.
    - Économique : le coût d’une via ferrata varie entre 250 à 600 F le mètre (coût de l’entretien de 30 F/mètre inclus). Les répercussions économiques pour la commune sont difficiles à évaluer et incertaines (augmentation de la fréquentation des restaurants, vente ou location de matériel technique...).
    - L’impact sur l’environnement est difficile à évaluer : effets dégradants sur le paysage mais surtout effet de dérangement de la faune dans des passages jusqu’alors peu ou pas fréquentés.

Bruno Auboiron (MW) propose une définition : "la via ferrata est un itinéraire de randonnée sportive, permettant de franchir, grâce à des aménagements et des équipements spéciaux, de raides parois rocheuses, qui sans ces aménagements devraient être parcourues grâce aux techniques d’escalade classiques".
Une paroi transformée en "via ferrata" ne s’adresse plus à des grimpeurs, mais à des randonneurs en quête de sensations fortes. Ce changement pose plusieurs problèmes, et de nombreuses questions. Mettons de côté pour l’instant l’impact sur l’environnement car il est évident que celui-ci est souvent victime d’agressions beaucoup plus violentes sur lesquelles ils seraient bon que le milieu montagnard se mobilise dans son ensemble faisant front ainsi aux aménageurs et aux décideurs qui ne possèdent qu’une vision à court terme de la politique de développement du milieu montagnard et plus généralement du monde rural.
Bruno Auboiron évoque les problèmes d’assurage. Le matériel utilisé traditionnellement en milieu vertical ne semble pas être adapté aux spécificités de la "via ferrata". Un fabricant de matériel l’a fait d’ailleurs remarquer dans la communication qu’il mène auprès de ses clients. D’autre part, les conséquences des chutes sont souvent, et à tort, sous-estimées. Un aménagement comme la "via ferrata" donne aux futurs adeptes de ce loisirs, une vision aseptisée de la montagne et du milieu vertical. Il lui donne aussi une fausse impression de sécurité.
A la différence de la "via ferrata" dans les Dolomites, où on peut considérer qu’il s’agit réellement de "randonnée pédestre du vertige" ancrée dans l’histoire de la région, en France, la "via ferrata" est un succédané d’escalade. Ce moyen totalement artificiel de domestication d’un milieu hostile à la plupart des touristes ou montagnards, ne leur donne-t-il pas l’impression d’une pratique exceptionnelle, d’un exploit à bon marché ?
La mentalité et les pratiques des sports de montagne ont beaucoup évolué ces dernières années, et pas toujours dans le sens d’une plus grande autonomie des pratiquants. Et cela on peut le déplorer.
Enfin le dernier point, il semble important de revenir aux problèmes de l’impact que de tels aménagements font subir aux quelques derniers sites vierges en France. Les parois qui ne présentaient pas un rocher de suffisamment bonne qualité pour la pratique de l’escalade étaient relativement protégées. Avec la "via ferrata", il est à craindre, et cela semble déjà prouvé, que les espaces naturels sauvages vont encore reculer.
Sans vouloir emboîter le pas des naturalistes extrémistes, B. Auboiron pense également qu’avec le maintien de ces secteurs encore vierges, l’équilibre entre les grimpeurs et les oiseaux, les rapaces notamment, pouvait être trouvé. Le développement des "via ferrata", car n’en doutons pas, bon nombre de municipalités voudront la leur, va dans un avenir proche poser de nombreux problèmes. Qu’en est-il exactement des responsabilités juridiques ? Une "via ferrata", est-ce aussi rentable que cela ?
Bruno Auboiron conclut en soulignant que "réfléchir aux conséquences avant d’agir et non le contraire tel pourrait être le sens de mon intervention. Mais pour ma part, il me semble que les utilisateurs de ces aménagements font fausse route dans leur approche de la montagne."

Dominique Buhot du Parc national de la Vanoise précise que le Parc n’est pas directement confronté aux vie ferrate. L’impact sur l’environnement est important. En effet, dans le milieu sportif de montagne on a trop souvent tendance à penser que "les autres activités sont beaucoup plus dangereuses pour l’environnement que la mienne". Il y a un phénomène de cumul des activités même si en soi chacune d’elles n’est pas très dommageable pour le milieu. Une autre idée fausse consiste à croire que le milieu est invulnérable alors que ces milieux rocheux sont des zones de refuge pour des espèces végétales et animales.
Il est donc absolument nécessaire que tout aménagement soit précédé d’une étude d’impact. Il est possible de concilier via ferrata et protection du milieu en définissant des zones et des périodes plus ou moins vulnérables. C’est ainsi que l’on pourra éviter de reproduire de grosses erreurs qui se sont déjà produites comme la via ferrata à Val d’Isère à proximité d’une aire d’aigles royaux.
D’autre part, certains points restent flous notamment au niveau de la responsabilité qu’encourt un élu en cas d’accident sur une via ferrata sur sa commune.

François Labande (MW) donne l’exemple de l’installation d’une via ferrata au Mont Aiguille lors de son 500ème anniversaire. Mountain Wilderness a entrepris de démonter cette via ferrata aménagée en toute illégalité : son installation supprimait une porte d’entrée à l’alpinisme. Certaines vie ferrate sont installées contre l’avis du maire, le vide juridique pose un véritable problème.

Benjamin Joffre (IGA), précise que la société qui installe la via ferrata vend le matériel avec un contrat d’entretien. Le maître d’oeuvre peut être mis en cause pour un accident dû à un défaut de fabrication. Si l’accident est provoqué par un défaut d’entretien c’est l’entreprise à qui est confiée l’entretien qui sera responsable, voire le maire. De façon générale le maire pourrait se désengager de sa responsabilité en interdisant l’accès à la via ferrata.

Dominique Giard, (Service d’Études et d’Aménagement Touristique de la Montagne), complète les informations juridiques en mentionnant qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle de commissions officielles qui se prononcent sur les autorisations de la catégorie "Installations et travaux divers" du Code de l’urbanisme.
D’autre part il précise qu’en raison du coût de ces aménagements, il sera difficile de les installer là où il n’y a pas de grosses capacités touristiques existantes. Il rejoint les points de vue énoncés par les différents intervenants à propos de l’impact sur l’environnement. Le maire est de toute façon la personne responsable au sens large sur son territoire.

Claude Ponson, Directeur Développement de l’Agence Touristique de Savoie : Pour développer le tourisme, l’aménagement du territoire, aider les petites communes, les vie ferrate peuvent être un point positif car elles permettent de diversifier l’activité touristique. Pour l’instant il y a effectivement un vide juridique. A l’heure actuelle, cinq vie ferrate ont été créées en Savoie à l’initiative des communes.

Jean-Luc Rostaing, délégué Savoie de Mountain Wilderness soulève un autre problème. Les vie ferrate sont un moyen de banaliser l’espace montagnard, avec elles on perdra un certain mystère. L’image touristique que nous donnons de nous-mêmes restera t’elle composée d’alpages, de glaciers, espaces montagnards ou veut on la transformer par l’image des via ferrata, du rafting, des motoneiges, du canyoning. Mais à ce moment là quel avantage gardera la Savoie et les montagnes françaises par rapport aux îles dans le monde où on trouve toutes ces activités avec la mer en plus ! Ne va t’on pas ainsi casser une image qui attirait jusqu’à présent le touriste amateur de nature ? Ne faudrait-il pas développer les produits touristiques dans le sens d’une information sur le patrimoine de la région ?

Un intervenant pense par contre qu’il y a de la place pour toutes les pratiques et pour tout le monde.

Oleg Sokolsky (MW) présente un autre point de vue qui consiste à penser que le risque fait partie d’un apprentissage nécessaire en montagne. En installant des vie ferrate le randonneur aura la fausse illusion d’être en sécurité car la sécurité totale n’existe pas.

En conclusion Dominique Buhot attire l’attention de tous sur ce problème qui pourrait devenir redoutable. Il faut absolument prendre des décisions en matière réglementaire afin d’éviter les affrontements futurs. Il faut notamment qu’une étude d’impact soit faite avant toute décision d’aménagement de ce type d’équipement.

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